Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties

Scènes de la vie conjugale

A propos de L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie (2013)




Scènes de la vie conjugale
Une voiture se gare, un homme pénètre dans un bois donnant sur une plage occupée par des hommes nus, il rejoint un ami vêtu, se déshabille, ils discutent. Certains hommes font l’amour, jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain, tout recommence. Jusqu’au jour où cet homme, Franck (Pierre Deladonchamps), est témoin du meurtre perpétré par un homme qui sème le mystère sur cette plage, Michel (Christophe Paou). Les deux hommes débutent une histoire, et une autre routine s’installe, rythmée par leurs rapports sexuels.

L’Inconnu du lac pourrait n’être qu’une simple histoire de passion sexuelle entre deux hommes. Mais Guiraudie préfère partir d’un environnement singulier pour nous conter l’amour, de sa naissance à sa mort. Le film fonctionne en effet comme une allégorie continue et pertinente de la vie de couple. La force du dispositif tient dans le fait que le cinéaste ne déplace jamais l’action de son film en dehors de ce triangle géographique formé par la plage et son lac, le parking et le bois. Michel vient bouleverser la routine de Franck faite d’aventures sexuelles sans importance, puis installe une toute autre routine semblable au quotidien de deux concubins, partagé entre le bois comme espace de vie intime et la plage comme espace de vie publique. Exclusivement localisé en pleine nature donc balayé des artifices de la vie moderne, Guiraudie tend à l’universalité temporelle, en plus d’une universalité vis-à-vis du lieu et de l’orientation sexuelle, et à s’approcher du mythe, voire du conte.

L’assassinat de Pascal (François Labarthe) par Michel étant entouré de nombreux éléments irrationnels et inexpliqués/inexplicables (tels que l’omniprésence comique de l'inspecteur ou l’énigmatique silure comme éventuelle meurtrière), il constitue une forme de McGuffin, révélateur des différents stades de la relation entre Michel et Franck. Le « coup de foudre » de Franck pour l’inconnu du lac est provoqué par ce meurtre ; la dangerosité et l’animalité viennent s’ajouter au mystère. Le silence du témoin amoureux correspond au rapport de confiance sous-entendu par un couple lambda. Ce lien implicite est brisé par les interrogatoires de l’inspecteur, incarnation du poids des aléas de la vie de couple ainsi que de sa complexité. Ses questions sont autant d’interrogations de Franck sur le comportement de Michel, d’expressions de leurs non-dits. L’un de ces interrogatoires officieux joue avec les regards porteurs de doute, de complicité criminelle. L’inspecteur interroge et observe les deux amants sur l'assassiné, Pascal. Michel regarde une photo de lui, Franck également, puis celui-ci guette la réaction de son amant, mais Michel fait semblant, ment à l’inspecteur à propos d’un alibi éventuel. Franck baisse alors le regard, déçu. Il se voile la face, ne voulant pas croire en la culpabilité de Michel. Ce dernier reste de marbre, rien ne l’affecte. Il refusera tout au long de son histoire, de l’histoire, de voir son amant en dehors du triangle spatial déjà décrit ci-dessus. Il incarne la part passive du couple. Une figure passive, une statue grecque, un physique remarquable car fortement masculinisé (par sa moustache notamment) qui fascine les garçons de la plage. Henri (Patrick Dassumçao), l’ami bisexuel de Franck récemment séparé de son épouse, le confirme : « il est bronzé, il est musclé, il est bien foutu, mais je te jure qu’il est bizarre ». Si Michel est la figure errante du film, Henri est pour Franck un repère solide et stable. Il est d’ailleurs le seul personnage avec lequel Franck entretient une relation (platonique) extérieure au lac, à la plage et au bois. L’énigmatique attire. 

Malgré la réserve apparente de Michel, la passion amoureuse et sexuelle est fondée sur une réciprocité de leurs sentiments. La séquence du meurtre en est en ce sens son acte de naissance. Plus tôt dans la journée, Franck épia Michel en train de faire l’amour avec sa future victime. Le deuxième moment de contemplation est son équivalent sauf qu’il s’agit de sexe. Guiraudie ne cesse de lier le sexe à la mort : Michel choisit de se débarrasser d’Henri après la fellation faite à Franck, qui lui est amoureux d’un assassin. Mais il ne s’agit pas d’apporter au film une fonction moralisatrice relative au SIDA mais d’infuser une fraction de tragédie à cette histoire. Le sacrifice par le meurtre s’ancre dans cette volonté du réalisateur puisqu’il illustre expressément les deux sens que l’on peut donner au mot « sacrifice » : le geste de Michel est à la fois un « renoncement, une privation volontaire » (il abandonne un amant régulier) et une « offrande faite à Dieu  […] consistant en des victimes » (le crépuscule dans lequel la séquence est plongée et la gratuité du geste provoquent cette forte impression). Les deux amants, fatigués par l’infidélité, la peur de l’engagement, le sacrifice, par l’absence de confiance, finissent par se chercher, par se fuir dans l’obscurité. Franck est dès lors un Orphée qui ne doit pas regarder Michel, pas parce que les dieux en ont décidé ainsi mais parce que son Eurydice serait son assassin. La semi-obscurité rend la vision délibérément difficilement à  Franck, la nature le protège de son inconnu.

L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie. Avec Christophe Paou, Pierre Deladonchamps, Patrick Dassumçao, Jérôme Chappatte, Mathieu Vervisch, Emmanuel Daumas, François Labarthe. Sorti le 12 Juin 2013. Disponible en DVD à partir du 5 Novembre 2013.
Scènes de la vie conjugale


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Jeudi 12 Novembre 2015 - 10:44 Grand soir, petit matin

Jeudi 13 Août 2015 - 16:00 Sabotage