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Jeudi 8 Novembre 2012
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Si Roger Thornhill n'avait pas été publicitaire ...




Bons baisers de Russie, Terence Young (1963)
Bons baisers de Russie, Terence Young (1963)
Le James Bond de Sean Connery est un fantasme. Le fantasme d’un personnage de l’Histoire du cinéma qui n’a jamais existé mais que chaque cinéphile a toujours rêvé de voir sur l’écran : celui de George Kaplan, l’agent secret de La Mort aux trousses (North by Northwest, Alfred Hitchcock, 1959) imaginé par le scénariste Ernest Lehman sur le papier, Alfred Hitchcock sur la pellicule et la CIA à l’écran. On le sait, Ian Fleming a écrit le personnage de James Bond en songeant au charisme et à l’humour de Cary Grant, d’origine britannique. Le rôle de Grant chez Hitchcock, celui d’un publicitaire new-yorkais coureur de jupons, consiste à entrer dans la peau du faux agent de la CIA Kaplan pour mieux appréhender ses ennemis, toujours malgré lui. Thornhill veut éviter à tout prix de dévier de la normalité mais est obligé de jouer à l’espion, à Kaplan donc à Bond. A l’inverse, dès que Bond frôle la normalité (en entretenant une relation sur plusieurs films avec Sylvia Trench par exemple), sa nature d’espion reprend le dessus. Thornhill et Grant jouent en fait un rôle similaire : celui d’un homme qu’il ne sera jamais pour l’un, celui d’un personnage qu’il n’interprétera jamais pour l’autre. Sean Connery n’est peut-être pas un héritier de Grant car moins excentrique que lui, mais son James Bond est certainement, si ce n’est un héritier, l’incarnation d’un Kaplan rêvé. Lors de la réunion de tous les agents double zéro dans Opération Tonnerre (Thunderball, Terence Young, 1965), Bond semble être le seul agent assuré, raffiné et bien habillé, et son large retard appuie sa volonté de se distinguer de ses pairs. Sean Connery joue certes un rôle mais ici, c’est James Bond lui-même qui semble jouer à l’espion, exhibant les attributs de sa profession, simplement pour confirmer l’exactitude de la mythologie de celle-ci. Bond est comme un petit garçon qui joue au cowboy, ou plus exactement comme un fan qui copie Cary Grant et invente ainsi un George Kaplan ; ce jeu ayant atteint toute sa splendeur et sa finesse dans Goldfinger (Guy Hamilton, 1964).

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Bien loin des sous-entendus homosexuels du dernier Bond en date Skyfall (Sam Mendes, 2012), les Bond avec Sean Connery se moquent pourtant de la sexualité de l’espion tout comme les réalisateurs jouaient avec l’homosexualité non avouée de Cary Grant. Blâmer la saga et son personnage pour son machisme est dans ce sens assez vain puisque les James Bond girls sont aussi ultra sexuées que Bond lui-même. Pour faire court : Bond a autant envie d’elles qu’elles de lui, sans aucune sous-estime. En représentant les deux sexes d’une façon aussi tronquée et stéréotypée, tout sexisme s’annule. 

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Sur cette idée, s’opposent les trois réalisateurs de ces Bond (Terence Young, Guy Hamilton, Lewis Gilbert) et Alfred Hitchcock ; ou du moins en ce qui concerne leur conception de l’héroïne de films d’action. En invoquant clairement le cinéma d’Hitchcock avec Bons Baisers de Russie (From Russia with Love, T. Young, 1963), Young filme une blonde hitchcockienne parfaite, dans ce qui constitue le premier véritable hommage au mythe hitchcockien construit avec La Mort aux trousses et ainsi une passerelle inattendue entre le cinéma de Hitchcock et celui de Brian De Palma. Plus proche d’Eve Kendall que de Honey Ryder, la James Bond girl Tatiana Romanova est l’actrice d’enregistrements sonores et audiovisuels et la victime d’un voyeurisme pervers étonnant dans la saga Bond. Deux séquences la montrent dans cette position. Sa première nuit d’amour avec James Bond est ainsi transformée par le SPECTRE en film pornographique, que le spectateur ne verra jamais.

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Ces images pourtant témoins d’une passion sexuelle et peut-être amoureuse sont dangereuses pour Bond car un homme du SPECTRE s’en servira pour le faire chanter dans le train qui le ramène en Angleterre. C’est peut-être la seule fois dans la saga où le sexe est ainsi jugé comme une faute, un péché, une source de problèmes. En jetant cette pellicule dans le fleuve de Venise à la fin du film, Bond commet un acte libérateur, refusant un modernisme induisant une manipulation par les images et faisant évoluer un Kaplan/Thornhill un peu trop sage. En se confrontant au mythe de son « ancêtre » Roger Thornhill/Cary Grant durant la dernière heure du film (on le voit partager un wagon-lit avec une espionne blonde, lutter contre un hélicoptère), James Bond/Sean Connery réalise que la bonne voie est celle tracée par Hitchcock quatre ans plus tôt et non celle initiée par ses soins dans le premier film de la saga, James Bond 007 contre Dr. No (Dr. No, T. Young, 1962) où Connery présentait un Bond plus rustre, plus primitif. 

Comparé aux autres Bond, Bons Baisers de Russie n’exhibe pas des James Bond girls un peu sottes mais se focalise sur la construction d’une relation entre James Bond et une femme sérieuse. Tandis que le spectateur jouait le rôle du gentil voyeur dans James Bond 007 contre Dr. No ou dans Opération Tonnerre en regardant de jolies femmes en maillot de bain, les agents du SPECTRE choisisent ici de se/nous pervertir d’une façon malsaine en observant mais surtout en filmant une scène de sexe,  dissimulés derrière une vitre sans tain; Jake Scully de Body Double (B. De Palma, 1984) n’est pas loin. Dans le second photogramme, Young nous place du côté du SPECTRE, donc du côté du mal. La transformation d’une scène privée en scène publique recommence plus tard dans le film mais en elle est traitée du côté du bien, du MI6. Sur un bateau à Istanbul, Bond et Romanova agissent comme un couple de touristes normaux : elle pose, il la prend en photo. Mais tout cela n’est qu’apparences : l’appareil photo est en fait un micro et la scène n’est qu’une mise en scène pour masquer un interrogatoire, destiné au MI6.
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Le troisième photogramme dévoile un voyeurisme de bureau : tous écoutent les informations que donnent Tatiana Romanova mais seul M ose interrompre l’enregistrement quand il devient trop intime. Bond est un espion, toute vie privée est impossible ; d’où l’échec de ses relations personnelles. Miss Moneypenny, poursuit l’écoute dans un bureau et exerce ainsi le souhait du spectateur, curieux. Cet interrogatoire sonore rappelle l’origine de ce couple artificiel : ils font l’amour mais doivent aussi faire l’espion. 

Les deux amants s’étaient vus pour la première par photos interposées (un agent du SPECTRE montre une photo de Bond à Romanova, M fait l’équivalent avec Bond), leur première nuit d’amour est filmée : l’image les lie mais les menace. C’est pourquoi à cette phrase prononcée par Romanova : « James, behave yourself ! We are being filmed. » à la fin du film, Bond répliquera en jetant les images d’eux faisant l’amour, condamnant ainsi leur liaison. Si Hitchcock terminait les aventures de Thornhill par une métaphore sexuelle soudant la relation entre son espionne et son publicitaire, Young choisit de rendre implicite la fin de son couple d’espions et, en faisant jeter une pellicule dans l’eau par son héros, nous fait comprendre que seule une image compte : celle de son héros embrassant une James Bond girl, confirmant ainsi le statut légendaire de son personnage, Bond se libérant ainsi de Thornhill.
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Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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