Feux Croisés
Samedi 27 Octobre 2012
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Skyflamme


Ce texte révèle des éléments capitaux de Skyfall. Aussi est-il vivement recommandé d'avoir vu le film de Sam Mendes avant de lire l'article.



Skyfall, Sam Mendes, 2012
Skyfall, Sam Mendes, 2012
Voir Skyfall et vieillir. C’est le constat amer et réjouissant du film de Sam Mendes, bien plus ambitieux dans sa vision de la saga que ne l’étaient Casino Royale et Quantum of Solace.
La génération de spectateurs, dont je fais partie, qui a vécu avec Judi Dench comme visage de M se retrouve désœuvrée à la fin du film. On se rappelle encore d’elle dans Goldeneye, fraichement installée au MI6. On se rappelle aussi de la maladroite tentative de Michael Apted pour rendre le personnage plus humain dans Le monde ne suffit pas. Et depuis, un inconnu, un visage dur, un corps sec, voulait nous faire croire qu’il était James Bond. Cette étrange entreprise de reboot de la franchise semblait s’enliser, jusqu’à Skyfall.

Ce que nous perdons avec le visage de Dench est largement compensé par la prestation de Daniel Craig, qui trouve enfin un équilibre dans son interprétation. Il incarne une vision du personnage, qui pourrait correspondre à un mélange entre la froideur de Sean Connery et le goût du bon mot cultivé par Roger Moore. L’intelligence de Mendes consiste à faire mourir un visage emblématique de la saga, pour le remplacer par un autre visage et l’arrivée de personnages neufs à défaut d’être nouveaux. Les visages changent, les personnages restent, et le tourbillon des dernières séquences conclues par le gunbarrel tant attendu, achève de nous persuader que toutes les pierres d’un Bond neuf ont été posées. M, Moneypenny, Q, Bond ; le quatuor essentiel est de retour, certes, mais il est incarné, bien vivant. C’est l’une des réjouissances du film, mais il y en a d’autres.
L’abandon de l’intrigue était un pari risqué, mais Mendes a une obsession dans ce film : la mise en scène des formes. 

Un seul plan, suffisamment rare pour être remarqué, confirme la qualité du cinéaste. A Shanghai, Bond se bat contre un tueur professionnel dans une tour de verre éclairée par des teintes bleues. Les deux corps sont filmés durant quelques secondes en ombre chinoise. Ce sont ces quelques secondes du plan qui permettent au spectateur d’y voir clair. Les erreurs de montage de Quantum of Solace sont déjà loin, nous voyons les corps s’entrechoquer, trébucher, souffrir, faire mal. L’expression des rapports de force est épurée ; plus de visages, plus d’identités, seulement des corps antagonistes. Le combat ne supporte plus le superflu idéologique du bien contre le mal ; ce sont deux coqs qui s’affrontent.
L’intrigue du film n’est pas ce qui intéresse Mendes, aussi la liste des agents infiltrés n’est qu’un MacGuffin habilement effacé par la mort de Raoul Silva, comme si un coup de poignard sauvait l’intégrité des couvertures des agents du MI6 dans le monde.

Le combat qui oppose Bond à Silva est habilement mis en scène durant les séquences écossaises. C’est sur cette terre que se jouera l’affrontement final. Bond parle de voyage dans le temps, faisant référence au manoir Skyfall, dans lequel il a vécu son deuil d’orphelin. Pour nous, ce voyage dans le temps est une convocation de deux références cinématographiques, réduites encore une fois à leur plus simple apparence : Apocalypse Now contre Rio Bravo. L’hélicoptère mélomane à la rencontre de Stumpy, réincarné par Albert Finney. Le cinéaste confronte deux figures hollywoodiennes dans les Highlands, pour dessiner le spectacle de leur mort, et la forme nouvelle provoquée par leurs cendres. C’est une jubilation par les flammes que peu de Bond ont réussi à communiquer, parce qu’ici les explosions ne signifient rien ; présentes pour le seul spectacle chimique qu’elles véhiculent, elles s’apparentent aux feux d’artifices qui semblent envahir le ciel.
Le charme raffiné de ces plans est dû à l’absence de portée dramatique habituellement liée à une explosion. La destruction de l’Aston Martin DB5 – voiture la plus emblématique de l’agent secret – sonne ainsi comme une perte collatérale dans l’entreprise de restauration de James Bond. Plus de gadgets excentriques : le « stylo explosif » de Goldeneye est même moqué par Q. Il faut faire le deuil d’une époque désormais révolue, enfin remplacée par de nouvelles propositions, de nouveaux visages.

Le manoir Skyfall est doté d’un passage secret, dans lequel Bond s’est réfugié deux jours durant, après la mort accidentelle de ses parents. Kincade, interprété par Finney, raconte qu’en sortant de ce souterrain, Bond n’était plus un petit garçon. Skyfall est ce souterrain, un refuge pour les endeuillés de la génération Brosnan, qui attendent de nouvelles aventures, moins enfantines, plus humaines : à hauteur d’homme.

Skyfall de Sam Mendes. Avec Daniel Craig, Javier Bardem, Judi Dench, Ralph Fiennes, Ben Whishaw, Naomie Harris, Bérénice Marlohe. Sorti le 26 Octobre 2012.
Skyflamme


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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