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Mardi 17 Septembre 2013
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Soderbergh 2013




Effets secondaires
Effets secondaires
Steven Soderbergh est un touche-à-tout. On est frappé en observant sa filmographie d'y voir une apparente dispersion, des choix qui semblent presque faits au hasard : les genres, les tons, les thèmes, les styles, les budgets etc. changent du tout au tout voire du simple au double. Steven Soderbergh est aussi un type qui ne s'arrête jamais de travailler. Deux films par an en moyenne depuis 2000. Mais 2013, il l'a dit, sera la dernière année de Soderbergh réalisateur, la dernière fois où nous verrons (peut-être) un de ses films dans les tops de fin d'année. Bien que le cinéaste ait fini par admettre que sa retraite ne sera pas forcément définitive, faisons comme si et jetons un œil sur ses deux dernières productions, Effets secondaires (Side Effects) et Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra). Un thriller psychologique et un biopic kitsch et sentimental. Deux grands films tordus.

Effets secondaires est un film de scénariste enflammé et de metteur en scène élégant. Hitchockien en diable (mais on n'a rien dit une fois qu'on a dit cela), le film se plaît à multiplier les retournements et les changements de point de vue. Drame familial, thriller complotiste, fiction engagée, et même romance lesbienne : Effets secondaires se transforme sous nos yeux, s'amuse à nous montrer à quel point nous nous étions trompés (sur le genre, sur les personnages, sur l'issue de cette folle intrigue). Dans ce film extrêmement ludique et malin, Soderbergh donne l'impression de jouer avec sa propre filmographie (notamment récente), d'y faire fréquemment d'astucieuses allusions. Allusions à Contagion (2011), d'abord, dont il réactive la logique paranoïaque et morbide ainsi que le mouvement faussement déflationniste. Et à Magic Mike (2012), dont il reprend le protagoniste Channing Tatum pour mieux l'éliminer au bout de trente minutes et passer à autre chose, dans un geste d'une prodigieuse désinvolture. 

Si Effets secondaires était futé et « méta » au point de risquer à chaque instant de basculer dans le « film de petit malin » agaçant et vain, Ma vie avec Liberace est un film beaucoup plus limpide mais non moins tordu. Certes, on passe au scénario de l'écriture rusée et too much de Scott Z. Burns (également scénariste de The Informant! et de Contagion) à celle de Richard LaGravenese, le scénariste-réalisateur de P.S. I love you et de Sublimes créatures (sic). Mais Liberace n'est pas exempt, loin s'en faut, de bizarreries, de surenchères et de bifurcations. À travers le portrait qu'il fait de ce pianiste flamboyant, célébrissime aux États-Unis mais moins par chez nous, Soderbergh montre le terrifiant fantasme d'un homme, que sa richesse lui a permis de (presque) réaliser : l'absolue maîtrise sur son existence, et notamment sur son corps. Multipliant les actes de chirurgie esthétique, il croit pouvoir choisir son corps, son âge et même le visage de l'homme qui l'aime (que dans un geste lent et terrifiant il fait modifier jusqu'à ce que celui-ci lui ressemble !). 
Ma vie avec Liberace
Ma vie avec Liberace

Les transformations physiques par lesquelles passent les interprètes du film sont à cette image : successivement bouffis, amaigris, déshabillés, surhabillés, grimés, peroxydés, vieillis, rajeunis, ridés, tirés, refaits... Il suffit de voir la tête incroyable du vaillant Rob Lowe (qui incarne le chirurgien esthétique de Liberace) dans le film pour saisir l'étendu de ce que Soderbergh est parvenu à obtenir de ses comédiens. Grand directeur/déformeur d'acteurs, Soderbergh aboutit avec le concours de Douglas et Damon, tous deux géniaux, à une description hyper précise de la vie de ce freak absolu qu'est Liberace et de son à peine moins freak petit ami. Tous ces éléments très bizarres, très inquiétants, très repoussants parfois, se trouvent injectés dans une trame réaliste « simple » et chronologique ; chronique au long cours (le film se déroule sur 10 ans, de 1977 à la mort de son protagoniste en 1987) et attentive d'une époque et d'un milieu (richissime, amateur de mauvais goût absolu).

Y a-t-il une patte Soderbergh ? Au vu de ses deux derniers films, la réponse ne surprendra pas : oui et non. Peut-être est-elle à trouver, justement, dans l'éparpillement de son œuvre. La dispersion dont fait preuve Soderbergh dans ses choix de sujets et de scénarios nous semble aller au-delà de la curiosité ponctuelle, du simple caprice (ce qui serait déjà appréciable : rien de mieux qu'un cinéaste qui tourne beaucoup et souvent). Certes, dans la profusion de films tournés, il s'en trouve quelques uns qui donnent plus que d'autres l'impression d'avoir été faits plus « par dessus la jambe ». Mais certains films sont l'occasion de s'atteler à des passionnantes et puissantes méditations : sur l'histoire et la pédagogie (le diptyque Che), sur la modernité (The Girlfriend Experience, Contagion, Magic Mike...)... Soderbergh cinéaste, ce sont de magnifiques intuitions incarnées successivement dans des films liés les uns aux autres d'une manière secrète et organique.
                                                                                       

Un grand merci à Nicolas Truffinet pour l'aide apportée à la gestation de ce texte.




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