Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Dossiers
Judith C. Warner

Terence Winter vous rappelle que c'est de la fiction




La série Les Soprano nous plonge dans l’univers de la mafia italo-américaine, prise entre les traditions et coutumes de la vie mafieuse à l’italienne et le mode de vie à l’américaine dans toute sa complexité. Ce dilemme se trouve aussi dans la vie du héros Tony Soprano qui, dès le premier épisode, est montré comme tiraillé entre sa vie de famille et sa vie professionnelle ; ceci semble être un dilemme récurrent de notre vie quotidienne, à la différence peut-être que nous ne sommes pas tous des chefs de clan mafieux. Mais ces tiraillements se retrouvent aussi dans la narration de la série. Entre fiction, réalité et mise en abyme, Terence Winter (scénariste de la série) nous fait naviguer dans son univers de scénariste et, en se faisant, nous rappelle que ce que nous regardons est de la fiction.

Le processus d’identification qui se développe lorsque l’on regarde de la fiction permet de s’immerger complètement et de se laisser aller à « croire » en un monde fictif mais il peut aussi empêcher d’avoir la distance critique nécessaire afin de comprendre le message délivré par l’auteur. Samuel T. Coleridge a donné un nom à ce processus : « suspension (consentie) de l’incrédulité » (willing suspension of disbelief), mais il semblerait que Terence Winter ait voulu semer des embuches sur le chemin.

2.05 : Big Girls Don't Cry (écrit par Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)
2.05 : Big Girls Don't Cry (écrit par Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)
Le premier épisode de Les Soprano écrit par Terence Winter met en scène Christopher Moltisanti, l'un des personnages principaux, participant à un cours de théâtre pour scénaristes. On assiste à une mise en abyme de l’acteur jouant l’acteur. A ce moment-là, on sort de notre état de spectateur « crédule » pour se rendre compte que l’on observe un acteur interprétant le rôle d’un gangster, rôle écrit et inventé par un être humain réel et non fictif, plus connu sous le nom de scénariste et/ou créateur. Les scénaristes pour arriver à imaginer l’univers dans lequel on s’immerge avec délectation, ont tout d’abord été spectateurs eux aussi. Ainsi, si l’on en croit les épisodes écrits par notre cher Terence Winter celui-ci a vu Gladiator (Ridley Scott, 2000) et Comment épouser un millionnaire (Jean Negulesco, 1953), regarde des films avec Harrison Ford, d’autres en noir et blanc, et connaît très bien les œuvres du célèbre producteur Dick Wolf. Mais surtout il a lu Marshall McLuhan, et si vous ne savez pas qui est cet auteur – considérant la façon dont l’infirmière vous regarde dans l'épisode où il est mentionné parce que vous n’avez pas saisi la référence – et bien honte à vous, vous n’avez donc rien compris aux médias (Marshall MacLuhan, Understanding Media : The Extension of Man). Il utilise l’intertextualité, c’est-à-dire qu’il fait des références à d’autres œuvres de fiction dans les siennes. Une partie du génie de Terence Winter réside ici. Il n’est bien sûr pas le seul ni même le premier à faire cela, mais force est de constater que la façon dont il introduit des références servant à nous sortir de notre crédulité au sein d’une série dramatique entre deux meurtres sanglants est assez remarquable. Ainsi il nous rappelle que ce que l’on voit à la télévision et au cinéma relève du domaine de la fiction et n’est quelque fois guère transposable dans la réalité. Mariage de raison (Watching Too Much Television, 4.07) nous présente clairement cette idée. Adrianna La Cerva recherche un moyen de se sortir de ses démêlés avec le FBI en regardant L’Agence tous risques qui représenterait sa « dernière chance, au dernier moment ». Mais elle trouve sa solution dans une fiction judiciaire où elle y apprend que les épouses ne peuvent témoigner contre leurs maris. Cependant, une de ses amies lui affirmant le contraire, elle préfère aller voir un « vrai » avocat pour que celui-ci lui explique les contours de cette loi. Ainsi, Terence Winter nous dit ici que la télé n’est pas une source d’information infaillible.

 


Alors, les mafias fonctionnent-elles comme dans Les Soprano ? Les chefs de mafia vont-ils consulter des psys et sont-ils victimes de crise de panique ?

Dans Eloïse (Eloise, 4.12), Winter, à travers le personnage de Carmela Soprano, nous dit que les séries télévisées et les films pervertissent le système scolaire. Par la suite Carmela est persuadée que le personnage de Billy Budd (Billy Budd, sailor par Herman Melville) n’est pas homosexuel parce qu’elle a vu le film, alors que sa fille et ses camarades de l’université lui affirment que celui-ci a bel et bien été conçu par l’auteur comme un personnage gay, fait avéré via les recherches d’éminents professeurs d’université. Terence Winter nous dirait-il que sa série tendrait à nous pervertir et qu’il vaudrait mieux pour nous de revenir à la source des choses, c’est-à-dire faire des recherches sur des œuvres littéraires ? C’est en tout cas ainsi que s’ouvre la série Boardwalk Empire (créée par Terence Winter lui-même) ou Nucky, le personnage principal, devant l’ignorance d’un de ses collaborateurs devant une tirade Shakespearienne (« A rose by any other name [would smell as sweet] », Romeo and Juliet) lui lance un « Read a fucking book ! » méprisant.

 


Mais les mises en abyme et les intertextes ne seraient-ils pas au service de la plume même de Terence Winter ? Ainsi, on pourrait voir dans ces intertextes et ces mises en abyme une façon pour le scénariste de nous rappeler que ce que nous regardons fait partie du domaine de la fiction et du divertissement au même plan que la littérature et le cinéma, mais aussi que l’écriture scénaristique est aussi belle, aussi noble et aussi complexe qu’une œuvre de Shakespeare.




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