Feux Croisés
Mercredi 7 Novembre 2012
Dossiers
Jérôme Dittmar

The Bond Paradox




Skyfall, Sam Mendes, 2012
Skyfall, Sam Mendes, 2012
James Bond est une machine, l'homme moderne et définitif du vingtième siècle, son éponge. Ainsi chaque épisode est une image toujours légèrement décalée de son temps, que l'on prend comme l'air, sans complexe d'être ringard ; après tout l'Angleterre est une vieille chose sans cesse ancrée dans une dialectique paradoxale avec son passé. L'hyper contemporanéité mécanique de Bond passe par là, dans cette pure logique d'enregistrement différée d'époques successives par des corps mutants et pourtant homogènes. Etre là, maintenant, mais depuis toujours, voilà l'identité de 007. Comment cette chose, ontologiquement sérielle, peut donc s'adapter à 2012, telle est la question que pose Skyfall. A l'heure où les séries télévisées s'auteurisent, le nouveau Bond s'adapte et fait semblant, lui aussi, de se plier à la logique de Mad Men et compagnie. Il prend ainsi Sam Mendes, avec son cinéma boursouflé et psychologique, puis décide que l'image sera belle, que la photo sera maniérée, les plans travaillés, le moment de la sophistication est venue - le film se mesure aussi à l'époque de Chris Nolan, celle où l'auteur est partout, même sommet du box office. 

Seulement dealer avec l'auteur et la sophistication est contre nature, pour James Bond, individu et cinéma le plus impersonnel qui soit. Skyfall est donc un paradoxe, à l'image de son personnage toujours moderne et définitivement du passé, à jamais iconique et caméléon. Cette contradiction, le film de Sam Mendes la porte à un point d'incandescence que GoldenEye, film jumeau en négatif, avait réglé avec la légèreté légendaire du personnage. Il en fait son leitmotiv, un bras de fer malgré lui entre les volontés de l'auteur, et celle de la série, préoccupée par réinstaller plus intacte que jamais la figure de titane bondienne. Ainsi Skyfall de nolaniser dans un premier temps son héros, de le faire sombrer dans la dépression une bouteille d'Heineken à la main, pour le relever ensuite en affirmant la nullité de tout ce qui vient d'avoir lieu. A chaque fois que le film veut s'égarer à psychanalyser Bond, et Sam Mendes de poser ainsi sa petite empreinte, la série biffe toutes ses tentatives et contredit son auteur aux commandes. Le producteur a le dernier mot et si Skyfall reste psychologique et stylisé, c'est seulement comme un grand Bond schizo où les envolées plastiques de Roger Deakins sont industrialisées.

Quel dessein Skyfall veut-il, au fond, embrasser avec sa logique contradictoire ? L'immortalité. Celle d'un héros invincible et sans âge, puisqu'il n'a pas de visage ni de corps attribué. Pour ça, il lui a donc fallu liquider, rapidement, l'embryon feuilletonesque initié par Casino Royale et Quantum of Solace. Ce prémisse bournien n'était, finalement, qu'un aveu de mortalité possible : si l'histoire se suit, c'est donc qu'elle peut avoir une fin, et pour être immortel comme le monde d'où il vient, ce monde qu'on a dit d'avant, Bond doit revenir à son principe sériel initial, celui de la répétition et de l'adaptation permanente. Pour valider un peu plus ce retour aux affaires, qui ne sont que les voies aristocratiques de l'Angleterre, il lui fallait aussi ressortir les vestiges de son passé réel (voiture, gadgets) et imaginaire (maison des ancêtres), pour les ensevelir : seul le présent, ce présent qui avale toutes les époques pour les aplatir, doit compter. Les fantômes, les ruines, la culpabilité, 007 les a envoyés balader depuis toujours, l'ultime paradoxe voulant que Skyfall en dévoile la possibilité, pour mieux en finir avec la menace du temps. Bond peut ainsi retourner travailler, cheville ouvrière parfaite d'un système où il se voue à sa propre pérennité trans-historique.




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