Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Reprises
Carlos Solano

The Connection ou les cris derrière la porte

A propos de The Connection de Shirley Clarke (1961)




The Connection ou les cris derrière la porte
Pour rendre justice au plus beau film ressorti cette année il faudrait, impérativement, que ce texte s’inscrive dans un contexte musical, qu’il prenne la forme d’un bœuf, d’une jam-session. Qu’il tâte, hésite, délibère, spécule, s’affirme, se recompose, se dilate à l’infini, s’interrompe, respire et puis qu’il recommence. N’ayant pas les compétences requises pour réinventer les formes de l’écriture, il ne nous reste plus qu’à attendre, non pas seulement Godot, toujours lui, ni l’inspiration réjouissante qui ne viendra jamais, ni la « furieuse piqûre » ginsbergienne. A vrai dire on ne sait pas trop quoi. Peut être que ce texte devrait s’improviser. S’écrire au présent absolu. S’organiser aléatoirement autour de trois motifs musicaux, s’élaborer en trois temps, ceux de The Connection, de Shirley Clarke : la présence, la révolte et le jazz.   

Car Clarke prend à bras le corps le risque du présent. Le vertige et l’excès de présence qui définit toute image. L’âme de Shirley Clarke gronde et se métabolise en une succession de gestes insurrectionnels qui apparaissent sous forme de manifeste. En voici quelques uns de ses fondements :
Contre la mise en scène, affirmer la mise en situation(s).
Contre la représentation normée et délibérée des choses, revendiquer la puissance indisciplinée des happenings.
Contre la grossièreté des conventions narratives et des formules visuelles construites de toutes pièces, The Connection décrit l’insurrection réelle et effective d’une communauté ; l’émeute se fait par la célébration de l’évènement, par la facticité du présent ; elle se concrétise par et dans la musique, force langagière des opprimés.
Contre l’ordre et la surdétermination des choses et des hommes en régime oppresseur, Clarke fait l’éloge du discontinu, de l’indécidable et de l’improvisation.
Contre la mollesse et l’ataraxie du regard, Clarke engage le sien dans une gymnastique intellectuelle et politisée qui unifie la conscience active des classes, qui tisse un réseau constitué de sons révoltés, qui abolit toutes les hiérarchies culturelles et contraignantes. La reconnaissance passe par l’identité, par l’identification corporelle, par la singularité des corps. Tous les visages de The Connection réclament désespérément notre attention, s’érigent en pures accusations ; ils sont fondamentalement indispensables. Hors-image, ces sujets n’existent pas aux yeux du monde.

Le jazz, la ville manquée, New York, la drogue, l’amitié, le nouage communautaire se dressent implacablement sous nos yeux pour parler d’une chose bien plus profonde et nécessaire dès qu’il s’agit de mettre à bas le fonctionnement du pouvoir: l’appartenance au monde, l’être-image. L’accomplissement des gestes assure la distinction entre le cadavre et le vivant ; entre la paralysie et l’engagement. The Connection s’attache donc à filmer obsessionnellement des gestes. 
La révolte naît du geste, de l’attente, de l’excès d’impatience qui fait surgir, naturellement, l’improvisation et la concrétisation de l’action ; l’ennui précède le cri. Les personnages de The Connection jouent pour attirer le regard, pour aimanter l’attention d’une société ségrégationniste méprisante et méprisable qui ne reconnaît nullement leur existence, pour rappeler que la révolte gît quelque part dans la ville, échappe à la visibilité du pouvoir car n’est pas encore image. Mais elle le deviendra lorsque les insoumis s’empareront des outils, des armes nécessaires permettant de faire face au déferlement des images industrielles. Clarke est actrice de cette révolte qui commence à germer, qui se fait par les images, qui s'injecte, sous l’égide de Jonas Mekas, au cœur du New American Cinema Group et qui succède l’instigateur et fondateur Shadows (1959) de Cassavetes. 

En 1961 les innocents, les victimes, les exploités crient derrière la porte puisqu’ils ne peuvent plus être vus ni entendus. Quelques âmes troublées par la peur de la défaite renonceront ; finiront par basculer dans le pire, par s’abandonner à la soustraction du monde, à la piqûre. D’autres descendront dans la rue. The Connection est une invitation affamée à crier, à décrier l’injustice, à s’emparer du monde. 

The Connection de Shirley Clarke. Avec Warren Finnerty, Jerome Raphael, Garry Goodrow, Jim Anderson, Carl Lee, Barbara Winchester. Ressorti le 18 Septembre 2013.
The Connection ou les cris derrière la porte




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