Feux Croisés
Mercredi 3 Octobre 2012
Entretiens

Trois films pour le 26 - Entretien avec Annette Dutertre



Voilà quinze jours que Camille n’en finit plus de redoubler. Le dernier film de Noémie Lvovsky, émouvant et fascinant par l’accomplissement dont il fait preuve, a bien des raisons de ne pas quitter les bancs du cinéma de sitôt.
Le 26 septembre, soit deux semaines jour pour jour après la sortie de Camille redouble, nous avons eu le plaisir de rencontrer sa monteuse, Annette Dutertre.



Ce mercredi matin-là, il pleut. Je serais bien tentée de chanter Walking on sunshine si la justesse approximative de ma voix ne risquait pas d’amplifier l’intempérie. Il pleut et tant mieux : me voilà occupée. Ainsi, mes deux mains cramponnées au parapluie ne tremblent pas. Il y aurait pourtant de quoi ; si je pensais à la filmographie d’Annette Dutertre, par exemple…
Alliée essentielle des frères Larrieu depuis Fin d’été (1999), monteuse son de trois des derniers films de Youssef Chahine, Annette Dutertre a aussi étroitement participé au retour à la réalisation de Mathieu Amalric, avec son audacieuse adaptation de l’Illusion Comique (2010) et surtout, avec Tournée, qui lui a valu une nomination aux Césars 2010 pour le meilleur montage.
Je pourrais encore faire défiler quelques titres dans ma tête mais, avant même d’avoir osé frapper à la porte, Annette Dutertre l’a ouverte. Un café m’attend dans un local de postproduction du vingtième arrondissement où elle travaille actuellement sur Les Salauds de Claire Denis, film encore en tournage. Un sucre dans la tasse et l’entretien commence. 

Quand êtes-vous arrivée sur le projet du film de Noémie Lvovsky ? Aviez-vous des appréhensions quant au fait de travailler avec elle pour la première fois alors qu’il s’agissait de son sixième long-métrage ?

Je suis arrivée en cours de montage. Un premier monteur avait travaillé sur le film, il y avait déjà un bout à bout. C’était donc un contexte assez particulier. Je n’avais jamais travaillé avec Noémie mais nous nous connaissions : nous avons fait la Fémis ensemble (promotion 1990). 

Dans l’interview précédant la remise des Césars, vous évoquiez un « montage à trois » pour les films de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Qu’en était-il avec Noémie Lvovsky ?

Noémie Lvovsky était très présente au montage. C’est le cas de le dire puisqu’elle figurait également dans quasiment tous les plans, ce qui rend les choses un peu plus compliquées. Sur le plateau de tournage tout va bien puisque le réalisateur dirige ses acteurs de l’intérieur. Mais, au montage, c’est autre chose. Comme disait Mathieu (Amalric), certains matins, pendant la post production de Tournée : « j’en peux plus de voir ma gueule ! ». Je pense que c’est très troublant pour un réalisateur de se voir tout le temps à l’image alors qu’il est assis devant le moniteur et qu’il ne s’est jamais vu dans l’objectif pendant le tournage. C’était vraiment la première fois que Noémie vivait une expérience aussi intense et je crois que ça devenait lourd pour elle. Il y a comme un point aveugle chez le réalisateur qui se voit sans cesse. Dans une situation comme celle-ci, j’interviens beaucoup plus pour parler de jeu. Cela commence par le choix des prises. D’autant plus que Noémie tourne beaucoup, il n’est pas rare qu’elle aille jusqu’à quinze prises ! Il y a un moment où elle a revu tous les rushes et sélectionné d’autres éléments que ceux avec lesquels nous travaillions. Camille redouble a été monté linéairement mais aussi circulairement car il y avait beaucoup d’échanges dans notre travail. 
Annette Dutertre (à droite), lors du déjeuner des nommés de l'Académie des Césars en 2011.
Annette Dutertre (à droite), lors du déjeuner des nommés de l'Académie des Césars en 2011.

Y a-t-il une séquence que vous avez mis plus de temps à monter ?

Nous avons fait beaucoup d’essais avec la séquence de la poutre. Les scènes à la piscine faisaient aussi partie des plus compliquées. Et nous avons surtout cherché la structure de la fin du film. Il y avait d’autres issues possibles… 

Je trouve la séquence de séparation d’Éric et Camille particulièrement belle par la fébrilité et un certain déséquilibre qu’elle dégage. Chaque raccord semble simultanément les couper un peu plus l’un de l’autre et nous montrer qu’ils restent proches malgré tout et ce, sur une durée assez brève. Comment avez-vous construit cette séquence à partir des rushes que vous aviez ?

Le bout à bout comportait déjà certaines propositions, notamment les jump cuts sur Camille. Dans cette séquence, tout a été tourné en plan-séquence à l’épaule sur chacun des comédiens (Noémie Lvovsky et Samir Guesmi), un grand nombre de fois. Au montage, il faut aller chercher dans la matière… Avec l’idée que ça ne doit pas devenir difficile à regarder. Cette séquence était l’une des plus complexes. C’est surtout une histoire de choix, en s’appuyant davantage sur une prise qu’une autre, en sélectionnant ce que l’on veut en in ou en off.

Quelle séquence avez-vous pris un plaisir particulier à monter ?

J’adore la séquence du stade ! En fait, toute la séquence avec Anthony Sonigo est super. J’éclatais de rire en montant. C’est quand même assez rare de rire en montant un film. 

De manière générale, avez-vous la sensation d’être plus libre lorsque vous avez affaire à un film très découpé ou à des semblants de plans-séquences ?

La liberté ne se passe pas là… C’est la construction de la séquence, les idées derrière les plans, qui comptent. J’ai principalement travaillé avec des auteurs qui ont un point de vue très précis sur la manière de filmer. À l’heure du numérique, il arrive souvent qu’on tourne avec plusieurs caméras. Une séquence est tournée sous plusieurs angles et c’est ensuite au monteur de choisir. Ce qui semble être une plus grande liberté ne donne pas forcément un point de vue sur le film ; or c’est cela qui est essentiel. Un film bien monté est un film où on a la sensation d’être bien dedans parce que son projet a été mis en valeur de la plus belle manière. On est porté ou surpris.  Je ne suis pas plus épatée par un monteur qui coupe les plans au bout de trois secondes que par un monteur qui travaille avec des plans-séquences qui marchent. 

Entre le scénario et le film, y a-t-il une marge importante ?

Je ne sais même plus si j’ai lu le scénario ! Je crois que j’ai directement vu le premier bout à bout. De manière générale, j’aimerais ne pas lire les scénarios. J’aime mieux le fait d’imaginer le film à partir de la matière existante, de ne pas connaître toutes les intentions qui sont toujours très bien écrites dans le scénario mais qui ne transparaissent pas forcément à l’image. 

Camille marche sous la neige et disparaît du plan. Le mot fin apparaît à l’écran. Comment avez-vous déterminé la durée du dernier plan ?

On a tout simplement laissé durer le plan jusqu’à sa fin. Et le générique a été écrit à la main par mon assistante, Caroline (Detournay) qui a mis trois jours pour recopier tous les noms !
Camille redouble, Noémie Lvovsky, 2012
Camille redouble, Noémie Lvovsky, 2012

Silence,on tourneUn homme, un vraiTournée… Nombreux sont les films que vous avez montés où la musique joue un rôle déterminant. Camille redouble ne fait pas exception. Pouvez-vous nous parler de ce que cela implique au montage ?

C’est vrai que cela ne m’a vraiment pas quittée. Le premier stage que j’ai fait en sortant de la Fémis était sur le montage son de Trois places pour le 26 (1988) de Jacques Demy. J’aime le fait qu’il y ait de la musique dans un film, qu’il s’agisse de la musique enregistrée pour le film comme chez Chahine ou de la musique préexistante comme chez les Larrieu. Ils me donnent des morceaux qui sont dans l’esprit du film. Au montage, je leur fais souvent des propositions. Par exemple, pour les Derniers jours du monde, ils avaient des doutes sur la fin. J’ai décidé de la monter avec une chanson de Ferré, « Ton style ». Et ils ne le savaient pas ! Quand je leur ai montré, ils étaient émus. Ça les a aidés à finir le film et nous avons retravaillé la séquence ensemble. 

Souhaitez-vous ajouter un mot à propos de Camille redouble ?

C’est un film que j’aime beaucoup, j’étais très heureuse de travailler avec Noémie et nous sommes super contentes du résultat. Je n’arrête pas de recevoir des messages. Ça me fait plaisir car c’est pas tous les jours que ça m’arrive ! 

Feux Croisés consacre son dossier du mois à Alain Resnais. Lequel de ses films auriez-vous aimé monter ?

Je ne sais pas qui n’aurait pas envie de monter un film d’Alain Resnais ! Alors, je répondrai « tous » ! Même si c’est surtout du dernier dont je me souviens. J’ai adoré Les herbes folles. En plein dans les rêves… Et il est particulièrement joyeux, contrairement à On connaît la chanson, qui, derrière ses allures de film chanté, ne parle que de dépression. 

Quel est le dernier film sorti en salles que vous avez particulièrement apprécié ?

J’ai trouvé Après la bataille de Yousry Nasrallah incroyable. 

Y a-t-il un genre de film que vous aimeriez particulièrement monter ?

Une vraie comédie musicale de A à Z. Ce serait le pied !

La dernière phrase sera interrogative… Quelle question poseriez-vous à un aspirant monteur ?

Est-ce que vous aimez les acteurs ?


Cette dernière phrase prononcée par Annette Dutertre avec un sourire malicieux fait inconsciemment écho à Vous n’avez encore rien vu, sorti le jour même sur les écrans.
Il ne pleut plus lorsque je franchis le seuil de la porte. Mes mains sont encombrées par le parapluie. Il serait sage de le déposer au premier rang du cinéma le plus proche. Entre le dernier film d’Alain Resnais, Camille redouble que nous espérons encore longtemps à l’affiche et Les Salauds qu’il nous tarde de voir, il y a effectivement de quoi demander trois places en ce 26. 

Nos remerciements les plus chaleureux à l’égard d’Annette Dutertre pour sa disponibilité, sa générosité et sa sérénité.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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