Feux Croisés
Mardi 24 Décembre 2013
Dossiers
Laurent Husson

Un voyageur dans l'histoire du cinéma - Portrait d'une cinéphilie




Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain
Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain
Martin Scorsese est une figure définitivement unique dans l'histoire du cinéma américain. Si de nombreux réalisateurs ont pu exprimer comme lui leur amour du cinéma et l'importance de la cinéphilie, Scorsese est sans doute, comme le décrit Michael Henry Wilson, « le seul cinéaste américain de sa génération à se soucier autant des films qui l'ont précédé que des siens propres » (in Scorsese par Scorsese).

Pour Scorsese, la cinéphilie n'aura jamais été un simple passage obligé de l'apprentissage des techniques cinématographiques. Au contraire est-elle revendiquée lors de ses nombreuses interviews comme activité intellectuelle fondamentalement complémentaire à l'activité de création. Cette passion immodérée et communicatrice, couplée à son statut de cinéaste majeur, ont établi Scorsese comme une figure cinéphilique célèbre. Le public français a pu notamment se familiariser avec cette facette dans le n°500 des Cahiers du cinéma de mars 1996, où, à l'occasion de la sortie de son dernier film Casino, Scorsese fut invité à occuper le siège de rédacteur en chef. Le dossier rédigé par le cinéaste était composé de plusieurs séries d'articles, dont une consacrée à De Niro et à sa génération de cinéastes, et l'une consacrée à sa cinéphilie. Ne serait-ce qu'en terme de pages, l'activité de cinéphile était ainsi posée par le cinéaste lui-même comme tout aussi fondatrice de son oeuvre personnelle, tandis que son invitation par cette revue mondialement reconnue achevait d’asseoir ce statut public.

En cette même période de célébrations du centenaire du cinéma, Martin Scorsese est invité par le British Film Museum, par l'intermédiaire de l'historien du cinéma Colin MacCabe et à l'initiative de la productrice et réalisatrice Florence Dauman (également auteur d'un documentaire consacré aux Hollywood Mavericks) à participer à une série de programmes télévisés consacrés à l'histoire du cinéma par les cinéastes. Le cinéaste est chargé de l'évocation du cinéma américain, et ce avec une liberté totale. Intitulé Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain (A personal journey with Martin Scorsese trough American movies), celui-ci est composé de trois parties, pour une durée totale de 4h. Le cinéaste fit appel à Michael Henry Wilson, spécialiste du cinéma américain et proche de longue date, pour le seconder dans la réalisation et l'écriture. Suite au succès de ce documentaire, un second consacré au cinéma italien lui fut commandé en 1999. Intitulé Mon voyage en Italie (Il mio viaggio in Italia), celui-ci est composé de deux parties, pour une durée totale similaire; la scénariste Suso Cecchi d'Amico, l'historien Raffaele Donato et le critique et réalisateur Kent Jones ont contribué à l'écriture du film.


La construction de ces documentaires reprend le principe classique de l'anthologie : face caméra ou en voix-off, le cinéaste présente et commente de très nombreux extraits ou morceaux choisis d'oeuvres considérées comme essentielles. Par ce procédé, Scorsese joue le rôle d'un guide (cf. Nicolas Saada, « Entretien avec Martin Scorsese », in Les Cahiers du cinéma n°492 ), dévoilant ses passions, ses premiers chocs cinématographiques constitutifs de sa future vision de cinéaste. Il revendique par conséquent l'importance, pour les étudiants en cinéma et aspirants metteurs en scène, de la connaissance de l'histoire du cinéma : « Je dis aux jeunes réalisateurs et aux étudiants : faites ce que faisaient les peintres d'antan. Étudiez les vieux maîtres. Enrichissez votre palette. Élargissez votre gamme. Il reste encore tant à apprendre. »
Notons par ailleurs l'introduction d'A personal journey : Martin Scorsese présente un ouvrage ancien d'histoire du cinéma américain, A pictorial history of the movies de Deems Taylor. Très abondamment illustré, cet ouvrage fascina le jeune Scorsese, par les promesses d'imaginaire portés par ces images. La question de la transmission d'une culture cinématographique passe, avant tout discours, par les moyens-mêmes du cinéma : la puissance de l'image, amplifiée par un montage sous forme d'atlas.


Mais avant d'être des documentaires à visée pédagogique, ces voyages personnels dressent surtout un portrait autobiographique du cinéaste. Car la cinéphile aura été liée de façon extrêmement précoce à son vécu : enfant asthmatique, le jeune Scorsese est emmené par ses parents au cinéma, seule distraction qui lui était permise. Il est alors marqué par la vision du Duel au soleil de King Vidor, à l'âge de cinq ans. S'en suivront d'autres expériences fondamentales : Les chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger à huit ans, The magic box de John Boulting à 10 ans, Les ensorcelés de Vincente Minnelli à 11 ans,... Si ces oeuvres majeures du cinéma anglo-américain ont provoqué en lui une fascination pour le spectacle cinématographique, la découverte du cinéma italien, à la télévision et en compagnie de sa famille lui aura quant à elle fait prendre conscience du rapport entre réel et cinéma – il fut bouleversé par la vision de ses grands-parents, immigrés siciliens, émus par le film Roma, città aperta de Rossellini.

« Dès le départ, il était entendu que mon film ne viserait nullement à être une histoire exhaustive du cinéma américain, mais plutôt un regard personnel sur certains films américains que j'ai aimés et qui, souvent, eurent sur mon oeuvre une influence profonde. » (cité par Patrick Brion, in Martin Scorsese, 2004)
La liberté de choix offerte à Scorsese lui permet ainsi de proposer une histoire délibérément alternative du cinéma américain. Une histoire rendant hommage non pas aux cinéastes « prestigieux, honorés et reconnus par Hollywood comme tels » (cf. Nicolas Saada, « Entretien avec Martin Scorsese », in Les Cahiers du cinéma n°492 ), mais aux cinéastes oubliés, et surtout ayant su imposer des styles personnels et novateurs au sein du système des majors.
Par le biais d'une relecture personnelle, c'est-à-dire non-soumise aux obligations académiques, de l'histoire du cinéma américain, Scorsese propose ainsi une réflexion sur les libertés accordées aux cinéastes au sein du système hollywoodien classique. Le premier extrait choisi donne le ton : il s'agit d'une séquence des Ensorcelés, dans laquelle le cinéaste Von Ellstein (Ivan Triesault) s'emporte face à l'emprise sur son film du producteur Jonathan Shields (Kirk Douglas) ; Von Ellstein lui explique alors que s'il souhaitait donner un ton personnel à ce film, il n'aurait qu'à le diriger lui-même.
La vision proposée par Scorsese est ainsi une vision auteuriste, consacrant le travail du cinéaste. Né en 1942, Martin Scorsese fait partie de cette génération qui vécu la fin du modèle consacré des majors. L'apparition de nouveaux modèles économiques indépendants, la prise de liberté de cinéastes vis-à-vis des anciens codes sociaux et moraux (Bonnie & Clyde d'Arthur Penn, Le lauréat de Mike Nichols,...) et l'influence des nouvelles vagues cinématographiques étrangères ont redéfini la place désormais centrale du réalisateur. La politique des auteurs était ainsi devenu l'outil théorique d'une génération qui aura constitué le Nouvel Hollywood. Les documentaires de Scorsese peuvent dès lors être considérés comme les aboutissements de ce parcours théorique majeur. Et l'auteurisme est devenu une nouvelle clé de lecture, permettant de distinguer les œuvres singulières de cette période classique (la période évoquée par Scorsese va du cinéma muet à 1970, et s'arrête ainsi délibérément aux prémices du Nouvel Hollywood) – et ce parfois même en contradiction avec les discours tenus par ces cinéastes reconnus (à l'exemple de John Ford ayant dédaigné sa vie durant le statut d'auteur).
Les dénominations utilisés pour classer ces auteurs, proposées par Michael Henry Wilson, renforcent davantage encore l'idée d'une contre-histoire : les contrebandiers (Jacques Tourneur, Edgar G. Ulmer, Douglas Sirk,...), les iconoclastes (Orson Welles, Elia Kazan, Stanley Kubrick, John Cassavetes,...).
Il mio viaggio se consacre quant à lui à l'oeuvre de cinq cinéastes seulement : Roberto Rossellini, Luchino Visconti, Vittorio de Sica, Federico Fellini et Michelangelo Antonioni, et plus exactement encore aux films qui ont constitué le mouvement néoréaliste. Si ce dernier, reconnu de longue date, ne voit pas ses origines (ni sa dénomination) véritablement interrogées, il s'agit avant tout pour Scorsese de rendre hommage aux cinéastes ayant posé les fondements du cinéma moderne et indépendant de l'après-guerre, instigateur des nouveaux courants cinématographiques mondiaux [ Pour une description détaillée des œuvres et auteurs évoqués dans ces deux documentaires : « Les voyages initiatiques de Martin Scorsese » de Vincent Pinel, in Études cinématographiques n°68, 2003, ainsi que les analyses de Patrick Brion, op. cit. ].
Cette sélection éminement drastique a fait l'objet de critiques dénonçant d'importants oublis au regard de la visée pédagogique de ces documentaires. Une limite reconnue par Scorsese lui-même en fin de programme. Mais reprocher cela, c'est encore oublier le caractère personnel de ce voyage. A défaut d'être l'histoire scientifique rêvée par certains, cette évocation nous en apprend au final moins sur l'histoire de ces cinématographiques américaines et italiennes que sur l'oeuvre-même de Martin Scorsese. « Je présume qu'aujourd'hui encore l'histoire est un savoir qui se transmet, quelque chose qu'on apprend par les autres : c'est ce que j'ai appris en regardant ces films. […] J'essaie simplement de dire : « J'ai vu ces films. Ils m'ont profondément marqué. Allez les voir ! »


La question de la transmission d'un patrimoine cinématographique, Scorsese l'aura également abordé, et ce de façon tout-à-fait novatrice, par le biais de la préservation, de la restauration et de la diffusion des films.
Cette préoccupation serait elle aussi née d'une expérience personnelle : celle de la constatation de la rapide dégradation des copies de ses propres œuvres et de celles de ses contemporains. « Dès 1979 », écrit Thomas Sotinel, « le cinéaste lance un appel pour alerter ses pairs et le public des dangers que courent les films tournés en couleurs aux Etats-Unis à partir des années 1950 » (in Martin Scorsese). Cette campagne aboutit à la création en 1990 de la Film Foundation, organisme dont la mission est de contribuer à la préservation et la restauration du patrimoine cinématographique mondial. Et pour le seconder au sein du comité directeur, il fait appel à des personnalités proches et influentes : Woody Allen, Robert Altman, Francis Ford Coppola, Clint Eastwood, Stanley Kubrick, George Lucas, Sydney Pollack, Robert Redford, Steven Spielberg (cette liste est aujourd'hui augmentée des noms de Paul Thomas Anderson, Wes Anderson, Curtis Hanson, Peter Jackson, Ang Lee et Alexander Payne). La fondation propose également un programme pédagogique, intitulé The story of movies, destiné aux étudiants.
Désireux de pouvoir contribuer non seulement à la connaissance et à la préservation de ce patrimoine, le cinéaste se sera aussi engagé dans la diffusion de celui-ci. En 1992 est ainsi créée une nouvelle fondation, Martin Scorsese presents, destinée à la distribution d'oeuvre du patrimoine cinématographique mondial. Ont bénéficié de cette nouvelle sortie les films L'enfer de la corruption d'Abraham Polonsky, Rocco et ses frères de Luchino Visconti, et Belle de jour de Luis Buñuel.

Mais le projet le plus ambitieux de Scorsese est sans nul doute celui de la création de la World Film Foundation en 2007. S'appuyant sur un réseau désormais mondial, cette structure a désormais les capacités de prendre en charge, généralement au sein du laboratoire Il cinema ritrovato de la cinémathèque de Bologne, les restaurations d'oeuvres essentielles – bien que « négligées » - du patrimoine cinématographique mondial : Limite de Mário Peixoto, The housemaid de Kim Ki-Young ou encore Kalpana d'Uday Shankar.
 
Ce rôle de guide, de passeur, assumé par Scorsese au cours de sa vie n'aura pas seulement été une façon personnelle de rendre hommage à des œuvres et cinéastes du passé, c'est aussi la reconnaissance du cinéma comme patrimoine culturel essentiel, et de la cinéphilie comme une école de vie.




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