Feux Croisés
Mardi 17 Septembre 2013
Dossiers
Théo Ribeton

Une danse

À propos de Piégée (Haywire, 2012)




Une danse
Classé illico et à tort dans ses « mineurs », Haywire a fait éclore l’esprit de mélancolie, et de profonde sérénité, qui parcourt l’approche du cinéma d’action de Steven Soderbergh. S’il est indissociable de l’actrice Gina Carano, qui en tient le rôle principal, le film n’a certes pas été à proprement parler écrit pour elle (elle a été engagée après la finalisation du scénario). C’est néanmoins bien la féminité musculeuse, agile et puissante de cette championne internationale de MMA (Mixed Martial Arts), n’ayant que rarement eu affaire au cinéma, qui a séduit le réalisateur jusqu’à se confondre complètement avec le rythme visuel du film, sa panoplie de mouvements, sa sècheresse de ton.

Film d’espionnage évasif et somnolent, Haywire raconte, jusqu’à tant qu’on abandonne le fil de son scénario franchement impénétrable, la vengeance en série d’une mercenaire lâchée par sa hiérarchie (elle travaille pour une société privée employée par le MI6), et qui remonte peu à peu jusqu’aux responsables d’une déloyauté qui a failli lui causer la vie – inutile d’en comprendre beaucoup plus. D’abord non chronologique, le film passe sa première moitié dans un rythme d’ondulation entre rêve et éveil, où Mallory Kane (Gina Carano), en fuite dans une voiture réquisitionnée à un jeune homme apeuré (Michael Angarano) qu’elle garde en otage, lui raconte dans le détail les événements qui l’ont conduite dans cette situation. Tandis que le véhicule file dans un paysage enneigé, se met en place un rythme oscillatoire du chaud au froid où la conversation, projetant une série de flashbacks, décline une galerie d’images mentales, dans des territoires solaires (Barcelone, San Diego), demeures fastueuses (un manoir en Irlande), etc. La série de souvenirs conduit le film dans une déambulation très artificielle autour des lieux les plus typés du cinéma d’espionnage, empreintes très graphiques du genre : un hangar d’aéroport, une suite d’hôtel, une villa en bord de mer, un centre historique européen, etc. Avec la même sensation d’embaumement qui caractérise une carte postale, Soderbergh plonge le genre dans le sommeil, après l’avoir saisi sur une image d’Épinal kaléidoscopique, morcelée aux quatre coins du globe.
Froid
Froid

C’est ce délicat sommeil qui permet au réalisateur de ralentir magnifiquement la cadence, et produire dans chaque scène une partition visuelle et sonore d’une finesse inépuisable. Prenons pour un exemple une séquence dont la patience, à l’intérieur d’un genre aux codes aussi syncopés que le film de cavale, apparaît comme tout à fait sidérante. Mallory Kane marche dans une rue de Dublin, et se sait, pour la première fois du film, traquée. Elle croise quelques piétons, voitures, jette des regards suspicieux. La scène, noyée dans une méfiance paranoïaque, n’est obsédée que par une chose : l’irruption de l’élément déclencheur, signal de départ d’une course poursuite. Soderbergh alterne, sans précipitation, plans épaule de dos et de face, dans un souci de donner une pleine conscience de l’espace environnant tout en le circonscrivant toujours à l’arc de cercle limité qu’est un champ de vision humain : un hors-champ angoissant reste savamment conservé. Sans musique, il développe une partition de bruitages invraisemblable, rythmée par le pas assuré de Kane, qui passe d’un îlot sonore à un autre (les bip-bips de signalisation piétonne, le ronronnement d’un moteur, une bribe de conversation). Le réalisateur nous plonge dans un état d’hyperperception ahurissant, où l’ampleur de cette simple séquence de marche amène le spectateur vers une dissection frénétique du spectre sensible qui lui est proposé.
Chaud
Chaud

Inévitablement, Mallory Kane finit par se sentir suffisamment menacée pour commencer à courir (et inviter à nouveau la musique savoureusement datée de David Holmes). Haywire est, à ce titre, une ode au mouvement. À la fois féline et très brutale, l’actrice Gina Carano offre au film l’assurance unique de son déplacement, et mène d’une certaine manière la danse de toutes les scènes de « locomotion ». Souvent saisies par de lents panoramiques qui rappellent le parkour, où aucune coupe, aucun angle déformant, ne vient nous priver de l’élégance très animale avec laquelle elle dompte l’espace, les courbes très chorégraphiées décrites par la mobilité de l’actrice ont presque une dimension d’étude scientifique : une radiographie du corps en déplacement à la Eadweard Muybridge.

En fin de compte, les qualités évidentes de Haywire nous renvoient aux « défauts » les plus régulièrement pointés de Steven Soderbergh : son cinéma sous cloche, œuvre de techniciste trop pointu, obsédé par le parfait. Ce reproche a toujours sonné faux (au final, qu’y a-t-il de mal à rechercher une forme de perfection ?) : le film lui oppose une cinglante réussite. Sa plasticité, loin d’un simple maquillage éphémère, nous dit un humble mais très beau message : que le métier de cinéaste, et à plus forte raison de réalisateur de films d’action, peut très bien n’être qu’un travail du corps, du geste, de la matière, et que malgré tout cela c’est très bien, qu’il n’y a aucun amoindrissement de l’auteur dans cette approche purement physique du cinéma, et que ce savoir-faire de chorégraphe est, comme tous les autres, à la poursuite d’une idée du beau. Idée trouvée ici sur un rythme : celui, unique et miraculeux, du corps de Gina Carano.




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