Feux Croisés
Mardi 24 Décembre 2013
Dossiers

Une écriture moderne

A propos de la lumière dans Aviator (2005)




Dans une brillante conférence donnée à la Cinémathèque française en 2007, Jean Douchet expliquait que « toute ombre est porteuse de lumière ». Il affirmait ainsi, extraits à l’appui, que la lumière pouvait incarner dans des cas précis le contraire de ce que l’on pourrait en attendre. Deux exemples. Dans Psychose, Norman Bates regarde Marion Crane se déshabiller dans la chambre voisine grâce à un judas placé derrière un tableau, dans une pièce sans lumière. L’ouverture du judas laissait s’éclairer le visage de Bates, illuminé par le vice ici matérialisé par un faisceau lumineux. Dans Eyes Wide Shut, les lumières blanches illuminent le lieu de débauches secrètes et de séductions affichées où se déroule la réception qui ouvre le film.
Si Jean Douchet n’a pas mentionné Martin Scorsese, certains de ses films entretiennent cet héritage de la lumière brûlante, mais plus encore des réflexions de lumière sur la peau fragile des personnages scorsesiens.

Le travail de Robert Richardson – qui travaille avec Martin Scorsese depuis Casino – offre sans nul doute ses effets les plus spectaculaires dans Aviator. Outre l’imagerie des époques, qui épouse les couleurs du Technicolor bichrome puis trichrome, c’est bien la trajectoire de la lumière qui fascine. La relation entre Howard Hughes et Katharine Hepburn est la plus exposée du film. Exposée dans la durée, et à l’image. La petite escapade nocturne en avion est l’occasion pour Hughes de vaincre ses apriori, pour ne pas dire sa névrose, sur la saleté du monde, en acceptant de partager sa bouteille de lait avec Hepburn. Ce vol permet aussi de voir, un court instant, le visage d’Hepburn illuminé par une lumière blanche totalement irrationnelle venant de la droite, comme si l’indicatif se transformait en subjonctif, comme si Hughes tombait amoureux de cette femme avant qu’il ne la brûle symboliquement par une lumière qui ne peut le quitter.

Aviator, tout comme Shutter Island, est un film de brûlures : Hughes porte les stigmates de ses excès dans la chair, meurtrie après un terrible accident d’avion ; l’équilibre des chromatismes est brûlé par les images surexposées – par les flashes d’appareils photos et le faisceau lumineux d’un projecteur ; Hughes brûle ses costumes juste après sa rupture avec Hepburn… Au royaume de l’image, la peau est dévorée. Elle est un sujet ou une surface de projection. Le drame de Howard Hughes est de ne pas pouvoir se fondre dans l’image. Il reste là, seul avec sa folie, séparé des fantasmes qu’il a filmés ou produits. En se levant, nu, dans sa salle de projection, c’est son corps qui fait obstacle à la projection de rushes teintes en bleu.

Sa peau se transforme en toile, là où, dans la séquence précédente, le sénateur Brewster, qui entend bien miner la réputation du milliardaire, apparaissait en noir et blanc, au format 1.66, dans des actualités filmées. Le rêve de grandeur de Hughes le contraint à rester à l’écart de ses rêves filmés, à souffrir avec les pilotes de son Hell’s Angels qui meurent sur un corps aussi dévasté qu’un champ de bataille. La savoureuse ironie du film sera révélée un peu plus tard, lorsque Howard Hughes fera une déclaration devant une commission sénatoriale. Eclairé par des spots de lumière agressive et filmé par des caméras de télévision, le réalisateur du film le plus extravagant de son époque devra se contenter d’un retour image des techniciens présents à l’audience, sur un petit écran. Il bénéficie toutefois de cette teinte bleue qui lui permettait d’échapper un peu plus à la lumière rouge que dégageait une ampoule dans sa salle de projection, vestige d’un monde qui ne veut plus de lui et dont il ne veut plus, lumière d’un phare dans sa nuit.



Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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