Feux Croisés
Mardi 27 Novembre 2012
Festival des Trois Continents 2012

Une nouvelle vague au harpon ?


Le pitch de Arpon, projet argentin sélectionné par l’Atelier Produire au Sud dont Tomas Espinoza est le réalisateur et Martin Aliaga le producteur, nous a donné envie d’en savoir plus à son sujet. L’enthousiasme communicatif du duo à propos de son premier long-métrage constitue une porte d’entrée neuve et éloquente sur la production des films d’auteur en Argentine. N’oublions pas que l’Argentine est le pays d’Amérique latine où se produit le plus grand nombre de premiers films par an.



Photographie de Maxime Gourdon.
Photographie de Maxime Gourdon.
Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre rencontre ? Comment en êtes-vous venus à envisager de porter ce premier film ensemble ? 

Martin Aliaga 
: Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans grâce à un ami en commun. Je travaillais alors pour une société de production. Et Tomas en cherchait une pour développer et produire son film. Après avoir gravi quelques marches dans le secteur, j’en suis venu à lui proposer de produire son projet en commençant par le développer par le biais de workshops. Je l’avais prévenu que les choses se feraient pas à pas, ce qui est surtout une manière de garantir qu’elles restent personnelles. Il a accepté. Le projet est devenu plus solide et nous continuons avec.

La relation réalisateur - producteur est au cœur du processus de l’Atelier Produire au Sud. Pourriez-vous nous parler de votre travail commun en amont de ce workshop ?

M.A. 
: Nous avons une très bonne relation tous les deux, notamment parce que nous sommes tous les deux intéressés par la réalisation et la production. Je suis soulagé parce que Tomas réfléchit à ce qu’est un marché, une audience. Il a son propre point de vue mais il comprend les enjeux de mon métier. Pour ma part, j’ai aussi réalisé des films et cela m’aide à comprendre sa direction, ses intentions. Nous communiquons beaucoup. Mais je ne suis pas impliqué dans l’écriture. Je n’interviens qu’à la fin. Je lis la version achevée et je lui fais un retour. On en parle, on regarde comment les choses fonctionnent. Je ne donne pas mon point de vue uniquement comme un producteur mais aussi comme un spectateur potentiel. À ce moment-là, je ne pense pas au budget mais à ce que peut être l’histoire, pour qu’elle soit au meilleur d’elle-même. La production prend du temps.

Quelles sont les aides au financement que vous avez obtenues pour le moment ? Est-ce difficile pour un premier film, en Argentine, d’y prétendre ?

M.A. 
: Si l’on veut faire un premier film dans la voie professionnelle, c’est-à-dire engager des professionnels et les payer, oui. Et c’est le chemin que nous avons choisi… Nous avons néanmoins eu la chance d’obtenir le soutien de l’I.N.C.A.A. (ndlr : Instituto Nacional de Cine y Artes Audiovisuales – équivalent argentin du C.N.C.) C’est de là que vient 60% de notre budget aujourd’hui. Nous espérons boucler le financement grâce à une coproduction, probablement européenne. 

Lors de la présentation des pitchs, vous avez parlé de Workshops auxquels vous aviez déjà participé, à Cuba et en Bolivie. Qu’avez-vous appris de spécifique au cours de l’Atelier Produire au Sud ?

M.A. 
: La principale différence repose sur les réunions avec d’excellents script-doctors, qui permettent de renouveler notre rapport au scénario. Cela nous permet d’y retravailler de manière précise. L’Atelier PAS ouvre aussi et surtout notre point de vue sur le marché européen.

Quels changements allez-vous alors opérer dans le scénario ?

Tomas Espinoza 
: Je vais retravailler un personnage en particulier. En ce qui concerne la structure générale, je crois que le scénario est prêt à être présenté à d’autres structures pour des recherches de financements. L’histoire et le film sont là. Évidemment, le scénario change toujours jusqu’au dernier jour… L’histoire reste cependant la même !

Quel a été le point de départ de l’écriture de votre projet ?

T.E. 
: Cette histoire est apparue dans une conversation que j’ai entendue il y a cinq ans. À la frontière de l’Argentine et de la Bolivie, il existe un véritable commerce d’enfants. J’étais choqué en entendant cela et j’ai commencé à penser à la manière dont un homme pourrait prendre part à ce système alors qu’il n’y est initialement pas lié. Le film ne se tournera néanmoins pas dans cette partie de l’Argentine. Cela pourrait avoir lieu dans n’importe quelle partie du monde… Et nous avons choisi Buenos Aires. C’est un lieu où cela arrive aussi. On ne le sait pas forcément mais c’est pourtant le cas.

Pourriez-nous vous parler de la première scène du film ?

T.E. 
: C’est un plan-séquence. Dans le premier plan, on voit M. Argüello de dos. Il traverse ainsi l’école, autant les lieux principaux que les recoins, il vérifie tout ce qui est sur son passage, si les élèves sont présents, si le matériel est en ordre. Il s’attarde particulièrement sur une jeune fille, Katalina. Elle commence à courir. Il essaie de la rattraper et l’enferme dans les toilettes. C’est une première intrusion, le premier pas de la persécution. On commence fort, par une scène d’action qui instaure le climat du film. On est tout de suite dans l’identification et la confrontation des deux personnages principaux. Mais cela permet aussi de situer la base de l’intrigue : on discerne déjà la plupart des personnages, le monde dans lequel M.Arguëllo évolue, l’école qui est le décor principal. On est dans le mouvement, la tension. On ne voit pas tout de suite le visage du personnage principal mais on l’imagine à travers sa démarche, ses actions, les réactions des élèves. Et il y a ainsi différents points d’attention dans les plans. 

Vous avez parlé d’un casting difficile pour Arpon. Dans l’absolu, qui pourrait incarner les personnages principaux : M. Argüello, le directeur de l’école, et Katalina, la jeune fille ?

T.E. 
: Vous voulez dire… Dans le monde ? Je pense que Olivier Gourmet (entendez « Gourmette » !) serait idéal ! Il est Français ? Il est Belge ? Je crois qu’il est Belge. Et je pense qu’il est vraiment le personnage principal de mon film. En tout cas, je l’espère ! Si j’avais l’opportunité de choisir n’importe quelle actrice dans le monde, Katalina, qui est plutôt une pré-adolescente serait … Elle Fanning.

M.A. (rires): Elle est trop blonde !

Vous ouvrez votre film par un plan-séquence… C’est un parti pris que vous comptez employer tout au long ?

T.E.
 : Non, par la suite, j’envisage plutôt un montage elliptique. Il est important que l’on soit dans la durée pour le premier plan car tous les enjeux sont déjà présents. C’est aussi une manière d’être au plus proche de l’espace, des personnages et de les identifier dans le mouvement. Mais pour que les plans suivants soient plus forts, je préfère une logique d’abréviation. Seul ce qui est important doit être montré. Mais quand je parle d’abréviation, je ne parle pas de montage type M.T.V. !

Selon vous, quels cinéastes contemporains portent les enjeux esthétiques du cinéma argentin ?

M.A. 
: Bien sûr, il y a « la vague », ce cinéma contemplatif, très lent… Nous l’aimons mais il ne révolutionne pas grand chose et nous ne nous sentons pas extrêmement impliqués dans ce processus.

T.E. : En fait, en Argentine, il y a vraiment les deux extrêmes… De l’autre côté, il y a les films commerciaux ! Et cela porte aussi le cinéma argentin, si l’on en croit les Oscars en 2010 (ndlr : Dans ses yeux de Juan José Campanella). C’est émouvant de voir son pays véritablement inclus dans le cinéma mondial, aux côtés du cinéma le plus vu.

M.A. : Il faut reconnaître que certains films dits « commerciaux » sont des films de grande qualité. C’est aussi le cas des films d’auteurs, bien sûr. Mais quand on regarde les premiers films, on se rend compte qu’ils essaient d’imiter ce qui a déjà été fait pendant les dix dernières années. Les nouveaux arrivants ont du mal à renouveler les enjeux de la narration. L’Argentine reste néanmoins un pays où il y a une grande diversité de réalisateurs. Il suffit d’ouvrir une porte pour en trouver un !

T.E. : Oui, moi j’aime beaucoup Lucrecia Martel, Pablo Trapero, Pablo Fendrik, Adriàn Caetano.

M.A. : Ce qu’on critique, ce ne sont pas ces films. Ils nous portent pour faire du cinéma ! C’est plus le manque de renouvellement et une sensation de répétition. La vague d’après fait le tour de la première.

Quel est votre sentiment sur l’année 2012 ? 

T.E. 
: Elle était excellente ! Quatre premiers films de jeunes réalisateurs argentins ont eu plus de 80 000 spectateurs chacun. Pour nous, ce chiffre est vraiment important. Jusque là, Trapero était un peu à part dans sa capacité à concilier cinéma d’auteur et important nombre d’entrées.

M.A. : Le problème en Argentine, c’est qu’il y a au moins un nouveau film tous les mardi, mais pas autant de salles de cinéma qu’en France. Beaucoup de films ne restent pas plus d’une semaine à l’affiche. Les films commerciaux ne rencontrent pas ces problèmes, ils jouissent d’un nombre de copies suffisant, d’une publicité qui les aide… Ce n’est pas difficile pour eux que tout aille bien. Mais les films « d’auteur » ont besoin d’un temps en festivals, notamment à l’étranger, avant de pouvoir vraiment exister dans les salles. Néanmoins, même s’ils sont sélectionnés dans vingt-cinq festivals, rien ne garantit qu’ils trouveront un public ici. Disons que les films argentins sélectionnés en festivals se font connaître du public international et permettent de construire une histoire contemporaine du cinéma argentin en-dehors des frontières de son élaboration. En tout cas, ils reflètent peu le public argentin. Le problème du jeune cinéma argentin n’est définitivement pas un problème de production mais un problème lié à sa difficulté à trouver un public. 

La critique a-t-elle un impact important en Argentine ?

M.A. 
: Pas pour les films commerciaux… Ils vont bien quoi qu’il en soit, la télévision est leur relai. Mais pour les films d’auteurs, bien sûr.

Una ultima palabra ?

T.E. 
: J’espère vraiment pouvoir réaliser mon film le semestre prochain… Et que la première aura lieu ici !


Propos recueillis en anglais par Claire Allouche à Nantes, le 24 Novembre 2012.

Un chaleureux remerciement à Tomas Espinoza et Martin Aliaga pour leur disponibilité et générosité.
Remerciements particuliers à l’égard d’Anaïs del Pino, Maxime Gourdon et Victoire Joliff.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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