Feux Croisés
Dimanche 21 Avril 2013
Dossiers
Timothée Gérardin

Vertiges de l'amour

A propos des Parapluies de Cherbourg




Les Parapluies de Cherbourg
Les Parapluies de Cherbourg

Dans un article intitulé « A propos du sentiment », G. K. Chesterton s’étonnait que l'on puisse reprocher à une œuvre d’art son usage des sentiments. « Le mal, disait-il, n’est pas dans la reconnaissance d’un sentiment en tant que fait, ou même dans le plaisir retiré du sentiment en tant que fait, il est dans la destruction ou la dégradation de quelque autre fait ». Autrement dit, le problème du sentimentalisme n’est pas à chercher dans l’exaltation de tel ou tel sentiment, mais dans le recouvrement de réalité qui risque d’aller avec. Grand mélodrame d’amour et film très simple sur les conséquences d’un départ à la guerre, Les Parapluies de Cherbourg évite de la meilleure des manières cet écueil du sentimentalisme.


On se sent souvent obligé de rappeler que l’univers enchanté de Demy contient sa part sombre et son lot de pesanteurs. C’est plus compliqué et plus simple que cela, dans la mesure où, dans les Parapluies par exemple, il n’y a pas vraiment lieu de séparer les deux : la même naïveté, le même élan mélodique permet simultanément les grandes envolées et les séquences plus terre-à-terre. Les déambulations du jeune couple, le départ de Guy, la solitude de Geneviève, sont là pour être emportées dans un seul et unique tourbillon d’amour impossible.  


Tourbillon, univers, on s’aperçoit en en parlant que l’idée de circularité – et le tournis qui va avec – s’impose pour parler des Parapluies de Cherbourg. C’est même ce schéma qui rend l’histoire si poignante : voici un film où les destins font la ronde, se tournent autour, se croisent sans vraiment s’épouser. La musique de Michel Legrand embrasse tout à fait ce mouvement : ses mélodies sont faites d’échos et de motifs répétés dans une sorte de surenchère émotionnelle. Dans La Baie des anges déjà, l’air entêtant était là comme pour mimer le mouvement de la roulette et l’addiction au jeu. Les Parapluies de Cherbourg semble procéder d’un tournoiement plus vertigineux encore. Lors de la visite finale de Geneviève à la station service de Guy, le thème musical de leur idylle est repris, redoublé, enrichi du temps qui a passé pour chacun d’entre eux. Pourquoi ce final est-il si bouleversant ? Comment cette histoire de rendez-vous manqué, comme il en existe des milliers, acquiert une telle dimension ?   


Quand on utilise les expressions consacrées de « Demy-monde » et « d’univers enchanté », il faut moins s’arrêter sur les qualificatifs colorés que sur cette simple idée qu’on a là un cinéma du lieu et de l’espace. L’art du film chanté est pour Demy un art de la bonne distance. L’usage de la chanson est comme une ligne imaginaire tracée devant le monde. Paradoxal, ce geste est à la fois une manière de prendre du recul et une manière de plonger totalement. Double mouvement essentiel au film : hors de la vie et au cœur de la vie, intérieure et extérieure, la mélodie est ce qui donne au film sa respiration. D’un côté, le point de vue immergé nous montrant le couple évoluer dans les rues de Cherbourg presque sans toucher le sol. De l’autre, dans la dernière séquence par exemple, une caméra qui recule et s’élève pour nous donner à considérer l’ironie dramatique d’une ultime rencontre. Relier, par des cercles de plus en plus amples, l’intimité d’un jeune couple à la marche imprévisible du monde : ce projet insensé, qui fait penser aux rêveries des anciens poètes, semble avoir été celui de Demy pour Les Parapluies de Cherbourg.