Feux Croisés
Vendredi 3 Août 2012
Août 12

Vive les listes !




Une liste, c’est l’énumération de choses essentielles ou futiles, c’est l’arrangement aléatoire ou structuré d’éléments cohérents ou disparates, c’est un classement toujours provisoire, c’est l’organisation incongrue ou harmonieuse d’objets réels, virtuels, imaginaires ou symboliques, c’est l’entassement volontaire ou hasardeux d’ensembles homogènes, c’est l’accumulation de définitions nécessaires ou chimériques, c’est l’aboutissement dialectique du dialogue utopique entre le rêve et la raison. C’est le vertige qui nous prend devant l’agencement impossible du monde, etc., un processus utilisé par les artistes.
Umberto Eco.

Citizen Kane, Orson Welles, 1941
Citizen Kane, Orson Welles, 1941
Tous les dix ans, la revue britannique Sight & Sound publie un classement des meilleurs films de l’Histoire du cinéma. Cette année, pour la première fois depuis 1962, Citizen Kane est relégué à la deuxième place, derrière Vertigo.
Cette liste, qui est la moyenne de 846 autres (celles de personnalités du cinéma), interroge notre rapport au goût. J’allais dire « rapport intime au goût », ce qui est une aberration lorsqu’il s’agit d’une liste rendue publique. Que ce soit auprès de sa famille, de ses amis, ou d’Internet, une liste rendue publique nous reflète, sonde notre culture et nos sensibilités.

Elle est surtout un exercice de jonglage entre souvenir et justice, passion et raison, revendication et compromis. Cet art délicat permet d’exposer aux yeux de tous une vision personnelle de la perfection artistique, un idéal cinéphilique. Si, dans la majorité des cas, la liste conforte la réputation de chefs-d’œuvre, elle peut, parfois, être un geste politique dans lequel on ose promouvoir des films plus récents, qui ne sont pas encore entrés dans la postérité. La liste de Sight & Sound peut faire sourire sur ce point, où seuls deux films sur cinquante datent des années 2000 : In the Mood for Love, qui se retrouve mystérieusement dans cette liste, et Mulholland Drive, qui ancre dans l’ère contemporaine le glamour hollywoodien personnifié par Rita Hayworth.

Le deuxième temps de la liste est celui de la réaction. Le temps de la polémique, systématique, où l’on se complait dans le commentaire fustigeant l’absence de tel chef-d’œuvre, ou la présence d’un autre film (comme ci-dessus).
Le troisième temps, enfin, est celui du débat. Entre les commentateurs, la lutte pourrait être féroce, mais elle s’apaise instantanément par de nouvelles propositions de listes. Si celle de Sight & Sound n’a aucun sens (Vertigo, qui a obtenu 191 voix, n’a sans doute pas toujours été cité à la première place), elle met en valeur, par la réaction de chacun, des listes humaines et non arithmétiques, cohérentes et personnelles. La liste est un parcours, un itinéraire, un sentier qui se voudrait boulevard. C’est tout autant un objet esthétique que réflexif. Les titres ne disent rien du cinéphile ; c’est leur agencement qui révèle le caractère de chacun.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur